La Chine : une puissance mondiale

Répondant en 1885 à un propos de Jules Ferry, le géographe Élisée Reclus estimait que « les Chinois ne sont pas quantité négligeable ». Plus d’un siècle après, cette affirmation reste – on s’en doute – d’actualité. Non seulement parce que les Chinois sont les plus nombreux habitants du monde, avec un milliard quatre cent millions et quelques personnes, mais parce que la Chine, après le dépeçage colonial du « siècle de la honte » et les drames des années 1950, 60 et 70, se pose comme une puissance de premier rang. D’aucuns parlent même de la Chinamerica comme étant le nouveau duo dominant du XXIème siècle. La Chine, autrefois « Empire du Milieu » deviendrait-elle un centre du monde ?

Photos ChineIl est moins facile qu’il n’y paraît de répondre à cette question. En effet, dans le passé, le pays a souvent hésité entre repli sur soi et ouverture sur l’extérieur, comme le montre la faiblesse des suites donnée par les empereurs aux grandes expéditions Ming de l’amiral Zheng He au début du XVe siècle, pourtant antérieures aux « grandes découvertes » européennes. L’histoire récente montre aussi des moments de fort désintérêt pour d’autres contrées ; seule l’immense misère et les drames nationaux ont ainsi pu pousser les coolies à partir vers l’Asie du Sud-Est ou vers l’Amérique, dans des pays où ils ont d’ailleurs reconstitué en ville de petits mondes à la chinoise, et dont les frontières ne se sont ouvertes que pour assurer la subsistance interne. Le « péril jaune » ressassé jusqu’à la caricature depuis la fin du XIXe siècle en Occident ne saurait être le fondement de notre questionnement.  

Certes, la géographie du pays, son fonctionnement et sa territorialisation économiques, ses choix géopolitiques enfin sont de plus en plus tournés vers le monde extérieur. Fait hautement révélateur, l’une des grandes fresques du spectacle donné lors de l’ouverture des Jeux Olympiques était effectivement consacrée à Zheng He. Mais cette volonté d’expansion ne vise-t-elle pas à d’abord à conforter une situation interne duale ?

 Lorsque la Chine achète des terres sur d’autres continents, n’est-ce pas pour trouver des solutions aux équations complexes qui mêlent démographie locale, exiguïté des terroirs, grignotage croissant des terres arables par l’urbanisation et relative insuffisance des rendements, le tout maintenant une certaine pauvreté paysanne ? Lorsqu’elle s’affirme « usine du monde », n’est-ce pas une manière de régler, dans l’espace plus restreint des villes, la question de la concentration croissante de populations considérables, que ne résout pas la profondeur d’un espace national très déséquilibré ? Il n’est pas possible de peupler des périphéries aux conditions parfois difficiles, et déjà occupées par des populations au genre de vie différent. Puisque l’on met souvent en balance la Chine et les États-Unis, se pose la question ici d’une improbable « conquête de l’Ouest » dont la marge n’est pas un océan mais les terres d’Eurasie centrale et de son puissant voisin russe.

La Chine, c’est vrai, est au premier plan des grandes interrogations du monde et participe aux grands débats environnementaux ; mais est-il seulement envisageable, malgré des territoires souvent fragilisés et parfois malmenés, qu’elle signe un protocole de Kyôto qui réduirait l’indispensable accès à ses ressources énergétiques carbonées ? On peut se demander si, en fin de compte, ce ne sont pas les immenses défis géographiques propres au pays qui rendent absolument nécessaire l’affirmation de la Chine sur la scène mondiale. Transformer ou laisser transformer de façon très libre le pays en atelier, favoriser l’exportation grâce à une monnaie concurrentielle, acheter massivement de la dette « occidentale », c’est, pour les dirigeants, détenir les leviers qui permettent de limiter les pressions étrangères sur l’espace chinois. Les Chinois n’ont pas oublié la guerre des Boxers, les guerres de l’Opium ni les occupations étrangères.

On ne saurait cependant réduire la Chine et sa construction territoriale aux enjeux du moment, ou même d’une histoire quelque peu élargie. Lorsque l’on change d’échelle, et en considérant simplement son espace peuplé, d’autres forces se manifestent. Comment oublier que le pays est le légataire d’une vieille civilisation, qui a essayé avec plus ou moins de réussite d’organiser autoritairement ou de concilier des peuples a priori différents ? Vu d’Europe, d’Amérique ou d’Afrique, les Chinois semblent d’autant plus semblables entre eux qu’on les connaît mal. Les ethnies et les différentes cultures sont nombreuses en Chine, y compris les Hui ou Han musulmans. Le pouvoir central n’a pas toujours été détenu par ce qui est considéré par l’ethnie majoritaire, les Han, puisqu’on y trouvait les Mongols ou les Mandchous. Les capitales politiques se sont régulièrement déplacées dans l’espace et le temps. Le nom même de Chine désignait plutôt un espace politico-culturel. Là comme dans d’autres pays, l’identité nationale est sujette à construction et déconstruction. Subsistent plusieurs capitales économiques gérées dans des cadres législatifs dissemblables. Si la structure du centre des mégapoles ou des villes obéit encore parfois au carré des plans impériaux, les vieux lilongs shangaïens peuvent être rasés pour faire place à des gratte-ciels dont l’aspect relève des fantaisies de leurs promoteurs. Les périphéries grandissent dans des formes très variées.

Le mandarin ne compte pas moins de quatre tons qui font varier le sens suivant celui qui est employé. L’écriture idéophonographique a permis la compréhension visuelle de langues parfois très différentes. C’est d’ailleurs grâce à cette vertu qu’elle a été adoptée par les peuples voisins (coréens, japonais, vietnamiens…). Les cuisines chinoises, du Nord au Sud, sont bien éloignées de l’uniformité servie dans la plupart des restaurants chinois de nos pays : entre les sauces blanches pékinoises et les sauces rouges du Sichuan, il n’y a pas qu’une différence de couleur, comme on ne tarde pas à le constater en goûtant les secondes…

Au-delà des rapides transformations du pays, de puissantes continuités rendent les évolutions en cours extrêmement incertaines, parce qu’aux règles imposées d’en haut répondent les habitudes très ancrées des acteurs locaux. Les déséquilibres apparaissent d’ailleurs au grand jour et sont – malgré les désirs de stabilité si souvent affirmés – une source d’inquiétude majeure pour les dirigeants chinois. Il leur est évidemment possible, de temps à autre, de rassembler les peuples sous la bannière des fiertés nationales à l’occasion d’une escarmouche extérieure. Mais il leur est difficile de se contenter de quelques moments d’unité accrue ; les instabilités récurrentes sont d’autant plus fortes que peuvent croître les inégalités socio-territoriales.

Quel est le portrait de la Chine actuelle ? Où va-t-elle ? C’est à ces questions cruciales pour l’avenir du monde que va tenter de répondre le 24ème Festival International de Géographie de Saint-Dié des Vosges.


Bertrand Lemartinel et Philippe Pelletier 
Directeurs scientifiques du FIG

La Chine, nouveau centre du monde ?